Nina Scaly, une plume renversante !


Depuis un peu plus d’un an, de nombreuses célébrités et de nombreux inconnus ont pris et prennent encore la parole pour rendre hommage, à leur manière, aux victimes, à leurs proches ainsi qu’aux survivants. Ce geste part, pour bon nombre d’entre eux, d’un bon sentiment. Mais il est difficile d’avoir les mots justes quand on ne peut qu’imaginer ce que ces personnes ont traversé.
Le soir du 13 novembre 2015, Nina Scaly était, elle, présente au bar La Belle Équipe et a assisté impuissante à cette scène de guerre qui la hantera probablement toute sa vie.
Aux yeux de certains, elle est également victime. Pour d’autres, elle a la chance d’avoir survécu. Mais est-ce vraiment une chance ? Après avoir vu la mort de si près, après avoir dû faire face à un acte aussi cruel qu’abominable, est-elle toujours la même, réellement vivante ? Est-elle vue comme la jeune poète exceptionnellement fascinante qu’elle est ou comme la rescapée du 13 novembre.
Sa vie a pris un tournant ce soir-là, un tournant aux allures de cauchemar pourtant bien réel ! Il nous est impossible de comprendre ce que Nina et tous les autres ont vécu lors des différents attentats. On se dit qu’ils ont dû avoir peur, qu’ils ont dû crier, pleurer ou essayer de se cacher. On s’imagine à leur place en espérant ne jamais avoir à l’être. Mais que savons-nous réellement de la souffrance qu’ils ont enduré, de la douleur qui les marque encore aujourd’hui ou de ce qu’ils ont ressenti à ce moment et après ? Absolument rien !
Mais ça, nous ne le comprenons qu’après avoir lu l’émouvant poème Mes yeux dans les tiens tu sais j’y pense encore de Nina Scaly. Elle évoque des détails qui peuvent sembler anodins mais qui pourtant nous glacent le sang. En lisant son texte poignant, des frissons nous parcours, des larmes nous montent aux yeux. Elle nous touche en plein cœur avec des mots pourtant si simples qu’elle a su rendre intense ! Et nous fait ainsi réaliser qu’en fait, nous ignorons absolument tout de ce que les victimes et les rescapés d’attentats peuvent ressentir ou penser.

15086377_10154111696243181_1761432477_nCrédit photo : Andia Rahbaran

Street and Love Music : Bonjour Nina,
Peux-tu te présenter (brièvement) aux lecteurs de Street and Love Music ?
Nina Scaly : Nina Scaly, 25 ans. Oui, c’est un jeu de mots avec didascalie. J’ai tendance à parfois trop jouer avec les mots – du coup, on ne me comprend pas toujours. Mais je me soigne !
J’écris, beaucoup, et je suis en cours de création d’un EP.
J’ai aussi co-fondé www.larefinery.com qui est un e-shop de vêtements vintages pour homme et pour femme, où 70% des bénéfices servent à financer des actions humanitaires.

Street and Love Music : Tu as récemment partagé un poème que tu as écrit suite à ce que tu as vécu, ainsi que de nombreuses personnes, le 13 novembre 2015. Ce poème est-il le premier que tu as écrit ? Ou en as-tu déjà écrit d’autres avant ? Si oui, quel univers évoquaient-ils, quelle ambiance dégageaient-ils ?
Nina Scaly : Ça fait beaucoup de questions d’un coup ça ! Non, ce n’est pas le premier poème que j’écris. J’étais toute petite quand j’ai commencé – environ 5 ans pour être exacte.
Toujours dans un univers oscillant entre une réalité crue et sale, et une part de rêve et d’espoir. Cette dichotomie me définit plutôt bien. Mes écrits sont tristes mais jamais fatalistes. J’aime faire danser les mots, les sentir vibrer sous mes doigts – croiser sonorité et sens.

Street and Love Music : D’où te vient cette belle plume ? L’écriture est, pour toi, une envie, un besoin ou un plaisir ?
Nina Scaly : Un besoin très clairement. Au risque de paraître crue, je comparerais ça à une envie de vomir. Parfois, tu as juste besoin que ça sorte. Ça te fait physiquement mal si tu le gardes en toi.
Belle plume ? Je ne sais pas. C’est juste ma manière de m’exprimer, et de tenter de retranscrire mon regard sur le monde.

Street and Love Music : Qu’est ce qui t’a motivé à écrire et partager (un an après les faits, dix mois après l’écriture) ce texte poignant ? Est-ce le besoin de vider ton sac, l’espoir de se sentir soulagé, l’envie de parler pour ceux qui ne sont plus là, l’envie de mettre les mots justes sur cette scène atroce ?
Nina Scaly : Honnêtement, je ne voulais pas le partager au départ. J’ai écrit ce texte en janvier dernier, je n’arrivais pas avant, ça ne sortait pas.
Il est arrivé d’un coup, dans la nuit – et je l’ai écrit d’une traite. Je me suis sentie soulagée après. C’était un peu comme si j’avais fait sortir une partie de tout ça de moi.
Dimanche dernier – le 13 novembre – j’ai quitté Paris pour ne pas être confrontée aux divers hommages. Évidemment, je n’ai pas pu m’empêcher de checker sur les réseaux sociaux ce qu’il en était. Et ça m’a énervée. Chacun avait son mot à dire, on en parlait à tout va, c’était plein de bons sentiments – mais de la part de personnes qui ne l’ont pas vécu.
Évidemment, c’est normal que les gens en parlent. C’est gentil de rendre hommage, bien sûr. Mais je me suis dit « pourquoi pas moi ? » – « et si je leur racontais ? ».
Ça
peut paraître bête, mais pour moi, raconter ce soir-là c’est un peu ma toute petite pierre à l’édifice des hommages rendus. Un tableau, pour ne jamais oublier la réalité crue des choses.

Street and Love Music : Envisages-tu d’interpréter ce poème de façon à ce qu’il touche d’une autre manière ?
Nina Scaly : J’y ai beaucoup réfléchi. Je ne sais pas. Je chante, fais de la musique – mais je ne sais pas s’il est « chantable ». Si un jour, je tombe sur quelqu’un qui me compose un truc qui me donne envie de le chanter pourquoi pas, mais je ne chercherai pas à le faire de moi-même.

Street and Love Music : Ou as-tu à l’esprit de demander à un(e) artiste de chanter ce texte ? Si oui, à qui penses-tu ?
Nina Scaly : Ça, c’est absolument hors de question. Jamais.

Street and Love Music : Aimerais-tu, à l’avenir, écrire pour d’autres artistes ? Si oui, lesquels ?
Nina Scaly : Oui, pourquoi pas. Je t’aurais bien répondu Barbara ou Léo Ferré, mais bon, je ne suis pas à la bonne époque.
En artistes français, je dirais
Zazie, Fauve, Kayna Samet, Christine and The Queens, Julien Doré … Ils sont très différents, mais ils ont tous quelque chose de particulier qui me touche – cette même dichotomie entre tristesse et espoir.
Après je suis assez ouverte, et j’adore écrire donc ce sera toujours un plaisir de composer pour quelqu’un – rien que le fait que l’on puisse souhaiter chanter mes chansons me touche.
J’écris aussi en anglais, et là je ne citerai qu’une artiste : j’aimerais écrire pour
Banks, elle tourne en boucle dans ma playlist et son style m’attrape le cœur à chaque fois.

Découvrez sans plus attendre le poème intensément poignant de Nina Scaly :

[J’ai hésité à partager ce texte écrit en janvier dernier. Mais – un an, putain. J’ai toujours l’impression que c’est arrivé hier.]

Mes yeux dans les tiens tu sais j’y pense encore

Tourne tourne la mort autour de moi
Les visages de ceux qui n’se relèveront pas
Ces passants d’un soir qui crevèrent le décor
Mes yeux dans les tiens tu sais j’y pense encore

Sur le fil de la vie j’avance à reculons
Un besoin d’amnésie, pourquoi ça tourne pas rond
Des hommages à outrance pour ceux qui sont tombés
Comme une insulte rance que l’on veut effacer

J’étais seule ce soir-là dans cette foule sombre
Cette table sur moi, en marche vers ma tombe
Mais il ne m’auront pas, dis-moi est-ce qu’ils m’ont eu
Toi qui n’étais pas là, pourquoi me regardes-tu ?

Un « couchez-vous » entrecoupé d’horreur
La vie m’a faite tomber au sol
Et le front sous la chaise, pas le temps d’avoir peur
Que la faucheuse se taise quand les balles s’affolent

On se serre on se terre,
Dans ce silence qui gueule
Cette chair qui m’est chère
Se noie dans son linceul

Et la vitre qui éclate en sanglots
Le verre à moitié plein qui s’vide sans un mot
Mais qu’ils finissent vite ! Demain j’dois m’lever tôt
Est-ce qu’ils tirent encore, ou est-ce que c’est l’écho ?

« Levez-vous, ils sont partis » – comme sa voix se brise
Mais l’instinct de survie, qui m’a couchée au sol,
A froissé ma chemise, a froissé mon envol

Je lève les yeux au mur, nous sommes six debout
Doucement le murmure du sang nous met à g’noux
Ton t-shirt dev’nu rouge ils te prennent par la main
Tu répétais sans cesse, ce n’est rien ce n’est rien

Et je suis restée là, le nez dans le brouillard
« C’était quoi, c’était quoi », même toi t’étais hagard
Quand j’ai levé les yeux, quand j’ai ouvert la porte
De ce bar merveilleux, où ma jeunesse est morte

J’ai croisé un regard, un visage troué
Une femme sur le départ qui m’a longtemps fixée
De sa tête penchée j’voyais couler la vie
Les yeux exorbités, « sauve-moi je t’en prie »

Moi je ne savais pas qu’la mort c’était si sale
Moi je ne savais pas qu’la mort ça f’sait si mal
J’me souviens d’ce type-là, qui t’nait encore sa bière
Écroulé sur la table, il t’nait encore sa bière

Et puis la fille là-bas, allongée sur l’goudron
Là où je me tenais, une minute environ
Avant ce long coma vécu en noir et blanc
Est-ce que cette fille c’est moi, ça siffle dans mes tympans

Son téléphone sonne, est-ce que j’devrais répondre
Désolée y’a personne, je reviens je m’effondre

Les autres sortent enfin, passent le pas d’la porte
Leur désespoir déteint sur ma figure amorphe
Les cris déchirent la ville, Paris j’te croyais forte
Ce soir tu t’es éteinte, dis-moi qu’tu n’es pas morte

Coincée parmi les corps, ces vies sur le départ
Moi je veux pas bouger, je voudrais juste m’asseoir
Chanter pour qu’ils reviennent, panser les plaies de larmes
Dans le choc de ma haine je voudrais prendre les armes

J’me rappelle de ta main qui m’a dit on s’en va
Je t’ai dit je veux pas, va-t-en je reste là
Alors tu m’as poussée, m’as dit « ils vont rev’nir »
J’me suis vue trébucher avec rien pour m’ret’nir

Sa jambe était si chaude, ma chaussure si froide
Que le rideau s’écroule, efface cette mascarade
Il ne respirait plus, tu m’as poussée encore
« Il faut partir maint’nant » et t’as poussé plus fort

J’ai oublié comment j’ai oublié pourquoi
Nos jambes nous ont portées quelques mètres plus bas
Les marches quatre à quatre, « Maman, moi ça va
– les autres sont tous morts, mais je respire encore »

Et ces heures dans le noir, assis contre le mur
A écouter la ville éventrée qui murmure
Aux portes effrayées ses sinistres blessures

Les fenêtres fermées, les chaussures enlevées
Pour ne pas faire de bruit, disparaître dans la nuit
Et tous se demandent si la mort nous a suivi
Pendus au bout du fil, « n’appelle plus je t’en prie »

Quand on descend enfin rejoindre le trottoir
On entend « qu’avez-vous vu, si rien, rentrez – bonsoir »
Mais monsieur moi j’ai tout vu, j’ai bu la mort ce soir
« Rentrer » ? Oui – « rentrer », où ?
« Messieurs dames rentrez chez vous »

Mais monsieur moi je n’sais plus où j’habite
Mon gardien de cauchemars je le sens qui s’agite
La voiture disparaît je crois qu’je suis dedans
Trop vite est v’nu l’après, j’me préférais avant

Les secondes s’écoulent et deviennent des mois
Et moi quand je m’écroule on me montre du doigt
« La vie reprend ses droits, remercie d’être là »
Tu es qui toi déjà, t’es qui pour me dire ça ?

Oui toi t’étais pas là, mais t’en fais pas je sais
Qu’t’as versé quelques larmes entre deux cigarettes
Indigné en terrasse, chaque soir tu trinquais
Mais t’es vite dev’nu las, la mort ça sent mauvais

Moi j’vais plus en terrasse, j’vais plus nulle part en fait
Mon chagrin plein de crasse n’est pas fait pour la fête
Les amis qui s’écartent tandis que je m’éloigne
Les médecins qui répètent qu’la colère ça se soigne

J’devrais pas leur en vouloir d’pas avoir été là
Moi-même j’étais ailleurs quand j’ai fermé les yeux
J’devrais pas m’en vouloir d’être toujours là
Mais j’y peux rien tu sais, l’désespoir ça rend vieux

Dites-leur d’arrêter
D’nous dire « ça ira
L’travail c’est la santé
Et qui vivra verra »

Dites-leur d’arrêter
D’nous montrer le chemin
D’parler toute la journée
Et d’finir par « de rien »

Tourne tourne la mort autour de moi
Les visages de ceux qui n’se relèveront pas
Ces passants d’un soir qui crevèrent le décor
Et tes yeux dans les miens tu sais j’y pense encore.

Nina Scaly.

Nina Scaly, une auteure particulièrement douée dont nous attendons impatiemment de découvrir la suite !

Aurélia Deschryver

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *